Le domaine vignoble de Château Margaux

Au fil des saisons

Gelées

Gelées

Parmi tous les risques qui sont le lot de notre vie d’agriculteurs, le gel et la grêle occupent les deux places les plus terribles et les plus injustes ; en quelques minutes, ils peuvent réduire à néant une année, voire plusieurs années d’efforts. Mais par une sorte de miracle, ou d’insigne privilège, les grands terroirs échappent le plus souvent à ces malheurs venus du fond des âges. La grêle est presque inconnue à Château Margaux.

Pourquoi ? Nous n’en savons rien. En revanche, si le gel épargne la plus grande partie de notre vignoble, c’est grâce à sa situation particulière, à la fois proche du fleuve, dont l’inertie thermique protège du froid à son alentour, et suffisamment en hauteur pour que ne puissent pas s’y accumuler les masses d’air glacial. Cette protection est historiquement efficace contre le gel d’hiver, qui requiert des températures inférieures à -18°C, mais qui peut être pris en défaut par quelques gelées de printemps exceptionnellement redoutables comme en 1945, 1961 et 1991.

Toute règle souffre cependant des exceptions : notre parcelle de vignoble blanc présente une telle sensibilité aux gelées de printemps que nous avons décidé à partir de 1983 d’y installer un système de lutte anti-gel. Le principe est simple : en arrosant la vigne tant que dure le gel, en général jusqu’à l’aube, la chaleur produite par la formation de la glace permet de maintenir la température au-delà du seuil en dessous duquel les tissus végétaux sont détruits (de -2,5°C à -1,6°C, suivant le stade végétatif). La mise en œuvre de ce système est facile, car il suffit seulement de déclencher les pompes. Mais l’intervention de l’homme ne se limite pas à ce geste simple ; elle consiste surtout à juger de l’opportunité et, s’il y a lieu, du moment où il convient de déclencher l’arrosage.

Il faut prendre en compte la température, le vent, l’humidité de l’air, tout cela à trois heures du matin ! Quand la décision a été prise, malgré la fatigue - le risque peut se répéter deux ou trois nuits de suite - , la consolation est immense, d’abord de sauver la récolte, ensuite d'assister au spectacle féerique donné par la glace en train de se former autour des bourgeons, en autant de petits igloos protecteurs.