
Le printemps qui s’achève voit la vigne en pleine fleur ; ses petites inflorescences en train de devenir des grappes emplissent l’air d’un parfum discret, léger et délicat, à nul autre pareil. Ivres de santé, de soleil, peut-être de bonheur, les vignes n’arrêtent pas de pousser. Il nous faut canaliser un peu cette énergie sans en briser l’élan ; c’est le rôle du palissage, et parfois de l’éclaircissage, lorsque sa fougue conduit aussi la vigne à des excès de rendement.
Dans la fraîcheur du chai souterrain, le grand vin s’affine encore et cache avec élégance sa force derrière un merveilleux paravent de finesse. Bientôt, comme son petit frère le deuxième vin depuis quelques semaines, il sera à son tour mis en bouteilles. Un dernier soutirage va lui permettre d’acquérir cette brillance qu’il gardera par la suite en bouteilles jusqu’à ce qu’il la restitue, bien des années plus tard, dans les verres finement taillés d’une jolie table. Dans le cuvier, on s’affaire déjà à préparer les cuves en bois qui n’ont pas servi depuis dix mois. De leur trappe entrouverte s’échappe une odeur douce et fine, chaleureuse et entêtante.
Nous sommes au cœur de l’été. Accablée de chaleur, parfois saisie par la sécheresse, la vigne arrête délibérément sa croissance pour se consacrer à la maturation des raisins ; il n’est plus temps de la déranger. Alors nous aussi pouvons enfin prendre quelques vacances. Pour un moment, nous oublierons les chais, les barriques, les tracteurs, la forge, les bureaux… Mais, en nous levant le matin, où que nous soyons, nous lèverons toujours vers le ciel un regard inquiet en pensant que, là-bas, à Margaux…