
Au bout d’une année de travail, de risques, de peurs, d’espoirs, arrive enfin le temps des vendanges. Tout est déjà joué ou presque : la maturation s’achève, «août a fait le moût»; les grands équilibres se sont - ou ne se sont pas - mis en place dans le raisin. Toutefois, une part de suspense demeure car c’est dans les tout derniers jours qu’un bon millésime a encore une chance de devenir grand, comme un dernier coup de dé permet - parfois - de remporter le 'jackpot'.
Il a d’abord fallu choisir la date ; examiner les raisins, les analyser, les palper, sentir sous nos doigts et notre langue la douceur de la pulpe et la fermeté des tanins ; ignorer les gros nuages roulant dans le ciel, repousser les limites de notre angoisse pour gagner quelques jours encore et permettre au cabernet sauvignon d’atteindre enfin cette maturité à laquelle nous n’osions plus croire. Entre-temps, nous avons réparti nos deux cents vendangeurs en cinq équipes, composées chacune de vignerons, de vigneronnes et d’une majorité de jeunes étudiants qui, à défaut d’expérience, nous amènent leur bonne volonté et leur bonne humeur.
Les voici maintenant à pied d’œuvre dans nos parcelles, d’abord de merlot, toujours plus précoce, puis de cabernet franc et enfin de cabernet sauvignon et de petit verdot, toujours plus tardif. Le rythme de ramassage est soutenu car les raisins bien mûrs deviennent plus sensibles à la pourriture grise, mais laisse toujours la priorité à une sélection soignée des grappes, voire des baies de raisins. Bien sûr, les opérations d’éclaircissage ont déjà permis d’éliminer au cours de l’été les grappes indésirables, mais un dernier tri rigoureux s’impose. La responsabilité en revient d’abord à chaque « coupeur » puis à une équipe plus spécialisée installée sur des tables mises au bout des rangs de vignes.
Parfois la pluie vient bouleverser cette belle ordonnance ; tout le monde s’arrête, et nous nous réchauffons mutuellement le cœur en prenant un café dans la grande salle des vendanges. Un peu plus tard, il faudra décider de repartir, ou d’attendre encore, mais l’espace d’un instant, nous oublions nos soucis dans cette atmosphère chaleureuse qui, quoiqu’il arrive, fait toujours des vendanges une fête presque en dehors du temps…